|
|
|
"Les concurrents sont sur la ligne de départ. Comme l’épreuve leur aurait été trop facile, on été éliminés au préalable les êtres jeunes, les adversaires ont tous plus de quarante ans. Quinze hommes, deux femmes (les maris n’aiment pas voir leurs femmes devenir la risée des voisins ou, dans les meilleurs des cas, être l’objet de regards concupiscents, aussi rares sont celles qui peuvent se présenter d’autant que l’église n’y est pas favorable ce que résume assez bien la phrase favorite du sacristain Petit: la place de la femme est à l’alcôve.) Le vainqueur de la dernière course arbore fièrement une écharpe tricolore qui souligne un début d’embonpoint. Le curé s’approche, bénit les concurrents. Ceux-ci chargent alors sur leurs dos d’énormes sacs bourrés de papiers administratifs puis s’élancent pour leur premier tour de place. Le parcours est semé d’embûches, chausse-trapes, clous, mines antipersonnel, chevaux de frise… qui suffisent à éliminer nombre de candidats. Ceux qui tombent sont, sans aucune pitié, piétinés par leurs adversaires, parfois même achevés par des spectateurs trop enthousiastes dont les actions provoquent des hurlements de satisfaction de la foule. Un vieillard écrase, en souriant, d’un coup de talon, le crâne d’un des adversaires peu expérimenté qui, pour se relever, croyait en son aide. Une des femmes, écrasée par le poids de l’administration s’effondre devant une mère de famille qui l’achève à coup de manche de son parapluie, une autre, prise en traître par le croc-en-jambe d’un des coureurs, s’écroule dans une des flaques de boue et de lisier abandonné sur place par les marchands de cochon. Des enfants lancent toutes sortes de projectiles: bogues de châtaignes, marrons, cailloux, boîtes de conserves vides, canettes de bière; des sacs s’éventrent déversant sur le parcours leurs déclarations d’impôts, de patentes, de TVA, de mariage, de divorce… le parcours que le marché avait laissé boueux devient de plus en plus glissant et imprévisible."
Constatation d’Oriane (encre verte): certains textes peuvent paraître plus indispensables que d’autre et je trouve celui-ci inutile. Je ne comprends pas toujours où va Marc Hodges mais peut-être, comme la plupart des auteurs, ne le comprend-il pas lui-même. Je pourrai utiliser ce passage comme faisant partie d’un rêve, mais il faudra quand même le réécrire.
|
|
"Proust, moins artiste que Saint-Loup, n'aimait, lui, que les entreprises difficiles, que les intrigues compliquées; il cherchait des résistances à vaincre, des vertus à séduire, et conduisait l'amour comme une partie d'échecs, avec des coups médités longtemps, des effets suspendus, des surprises et des stratagèmes dignes de Polybe. Dans un salon, la femme qui paraissait avoir le moins de sympathie à son endroit, était celle qu'il choisissait pour but de ses attaques ; la faire passer de l'aversion à l'amour par des transitions habiles, était pour lui un plaisir délicieux; s'imposer aux âmes qui le repoussaient, mater les volontés rebelles à son ascendant, lui semblait le plus doux des triomphes. Comme certains chasseurs qui courent les champs, les bois et les plaines par la pluie, le soleil et la neige, avec des fatigues excessives et une ardeur que rien ne rebute, pour un maigre gibier que les trois quarts du temps ils dédaignent de manger, Proust, la proie atteinte, ne s'en souciait plus, et se remettait en quête presque aussitôt."
Constatation d’Oriane (crayon de couleur rose): ce petit portrait est tout à fait celui de mon mari le Général Proust qui, non seulement en amour, mais en tout ne cherchait qu’à vaincre toutes les résistances. La seule chose qui l’intéressait était de faire plier le monde devant lui. Il est vrai que ce n’est pas très original et que l’on retrouve un peu partout ce type de caractère, par exemple dans les Liaisons dangereuses. Je me souviens aussi de certains personnages de Sade qui n’atteignaient la jouissance qu’ainsi…
|
|
"Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j'avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce que j'ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux et incertain; de façon qu'il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j'avais reçues jusques alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. Mais cette entreprise me semblant être fort grande, j'ai attendu que j'eusse atteint un âge qui fût si mûr, que je n'en pusse espérer d'autre après lui, auquel je fusse plus propre à l'exécuter; ce qui m'a fait différer si longtemps, que désormais je croirais commettre une faute, si j'employais encore à délibérer le temps qu'il me reste pour agir. Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m'appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions."
Constatation d’Oriane (Bic noir): j’en suis là aussi, certaines crises sont salutaires… Il est un temps pour faire retour sur soi-même et essayer d’y voir clair dans ce qu’a été notre vie et sur quels fondements philosophiques elle a été bâtie. Bien que je me sois engagé dans un travail que je considère avant tout comme littéraire, je ne crains pas d’espérer qu’il portera aussi en lui quelques germes philosophiques.
|
"Saint-Loup se rappela être resté longtemps debout sans manger, paralysé par l’embarras, portant mécaniquement son verre à ses lèvres, tandis qu’Osbourne bavardait aimablement avec tel ou tel des invités, dont la plupart avaient une bonne trentaine d’années de plus qu’eux. Une ou deux fois, il essaya de se joindre à la conversation, mais sa voix rendait un son enfantin des plus gênants, et de toute manière la plupart des propos portaient sur des personnes ou des sujets dont il ne savait rien."
Constatation d’Oriane (encre bleue): situation mondaine des plus classiques que j’ai vécu de très nombreuses fois, on se croirait dans une page du livre de Marc Hodges La disparition du Général Proust… Encore un exemple qui justifie ma théorie de l’écriture littéraire comme pillage systématique (la notion d’intertextualité chère à mon amie Kristeva) me paraît en effet trop politiquement correcte.
|
«Car Mme Bernard ne parlait jamais de sa voisine et de son amie sans amener de quelque façon dans le discours le nom de ce capitaine fameux. A coup sûr, il tenait plus de place dans son esprit que César, Alexandre et Napoléon, ou plutôt l'armée française tout entière était représentée à ses yeux par le capitaine Smintéry.
Pour dire en quelques mots d'où venait la grande réputation de cet officier, il faut savoir que, quinze ans auparavant, il était venu, par hasard, en congé à Creux-de-Pile, chez un ami, attendre qu'une blessure assez grave reçue au Mexique fût tout à fait cicatrisée, et qu'il avait été très bien accueilli par toute la «société» de Creux-de-Pile et en particulier par Mme Forestier, qu'on en avait causé, que l'intimité avait redoublé, après le départ de M. Forestier, alors député au corps législatif et zélé bonapartiste; que Mme Forestier qui se vantait auparavant de ne pouvoir supporter que Paris et les Parisiens et de ne vivre à Creux-de-Pile qu'avec dégoût, tant elle était Parisienne de vocation, naturellement élégante et poétique, déclara, cette année-là, qu'elle avait des nerfs, des vapeurs, qu'elle n'aimait plus que les frais ombrages, les ruisseaux limpides, les montagnes verdoyantes, les parties de campagnes et tout ce qui s'en suit...
Par un heureux hasard, Smintéry aimait aussi toutes ces choses, de sorte qu'on voyait presque continuellement ensemble ces deux âmes qui, sans doute, en s'épanchant dans le sein l'une de l'autre, avaient rencontré leur commun idéal.»
Constatation d’Oriane (Bic bleu pastel) : jamais rien de nouveau sous le soleil, les mêmes recettes obtiennent toujours les mêmes effets, la réussite du lieutenant Proust, son ascension, sa carrière politique doivent aussi beaucoup à sa fréquentation des femmes d’une certaine société. J’en ai été le témoin-complice… La littérature n'est souvent rien d'autre qu'une accumulation de banalités.
|
|
"Les soldats attachent des lampions à des mâts le long des chemins de ronde. On hisse des drapeaux pleins de noms de victoire. Les vétérans agacent les singes rapportés d'Asie par les troupes du commandant de Chaclos qui fêtent, ce soir-là, leurs succès aux pays d'Orient. Le fort contient mille animaux singuliers, des chiens dépourvus de tout poil, des bouquetins apprivoisés, des perruches loquaces habiles à réciter les poèmes des barbares. On a construit des trophées avec des armes étranges, des sortes de faux dentelées, des sabres courbes couverts de damasquinures, des cuirasses de fer et de laque. Les lunes et les dragons féeriques des étendards conquis flottent sur les arcs de triomphe en branches de sapin. Les chants patriotiques sonnent dans les cantines pleines de monde; et les papiers peints des lanternes dansent au vent."
Constatation d’Oriane (Bic noir pointe fine) : beaucoup de livres ignorés valent mieux que la plupart du petit nombre des livres connus mais ils ne correspondent pas à l’idéologie dominante du littéraire et surtout de celle de l’édition et de la vulgate enseignante. Pour un écrivain le dilemme est donc total : ou courber l’échine, se plier à ces lois et avoir quelque chance d’exister ou disparaître. J’ai trop de fierté pour accepter l’une ou l’autre…
|
|